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4-5: La Nouvelle Revue Française - Septembre 1920

 

C’est vraiment le numéro de septembre 1920 de la Nouvelle Revue Française qui marqua la reconnaissance du genre dans le monde littéraire français. C’était plus une tentative de « promotion » qu’une reconnaissance de vrais talents, mais elle a eu le mérite de faire prendre conscience des caractéristiques de ce poème nippon, et par là, a sans doute influencé dans la durée, le monde des écrivains et poètes.

 Les auteurs  qui ont proposé des textes étaient Paul-Louis Couchoud  et Jean Paulhan , entourés de Julien Vocance , Georges Sabiron , Pierre Albert-Birot , Jean-Richard Bloch , Jean Breton , Paul Eluard , Maurice Gobin , Henri Lefebvre , René Maublanc  et Albert Poncin . Le nombre de poèmes étant limité, je les présente dans leur intégralité dans les paragraphes suivants (ceux de Paul-Louis Couchoud l’ont été dans {4.4 }).

 

4-5-1:   Introduction par Jean Paulhan (152)

Jean Paulhan  présentait le premier volet de ce numéro de la NRF ainsi :

Les haï-kaïs sont des poèmes japonais de trois vers ; le premier vers a cinq pieds, le second sept, le troisième cinq. C’est difficile d’écrire plus court ; l’on dira : moins oratoire. La poésie japonaise de treize siècles tient, à peu près, dans ces miettes.

Basil Hall Chamberlain les appelle épigrammes lyriques. « Lucarnes ouvertes un instant », dit-il, ou « soupir interrompu avant qu’on l’entende ». De toute manière, ce sont des poésies sans explications.

Paul-Louis Couchoud  a su les traduire (155).

***

Le haï-kaï est pittoresque, ou bien mystique.

Voici le canard sauvage :

Il a l’air tout fier

D’avoir vu le fond de l’eau

Le petit canard.

 

Le bon poète embarrassé :

De ma baignoire

Où jeter l’eau bouillante ?

Partout des cris d’insectes.

 

Voici cependant l’écoulement des apparences :

Elles s’épanouissent, alors

On les regarde, -- alors les fleurs

Se flétrissent, -- alors …

 

***

Dix faiseurs de haï-kaï, qui se découvrent ici réunis autour de Couchoud, tâchent à mettre au point un instrument d’analyse. Ils ne savent pas quelles aventures, ils supposent la plupart que des aventures attendent le haï-kaï français  - (qui pourrait trouver par exemple la sorte de succès qui vint en d’autres temps au madrigal, ou bien au sonnet ; et par là former un goût commun : Ce goût justement qui passe pour préparer la venue d’œuvres plus décisives.)


4-5-2:    Julien Vocance (156) : Au cirque

 

Matinée à Médrano :

Dans une attente joyeuse

L’immense cirque pépie

 

Dans des satins, des lumières,

Et des bouffées de crottin,

Voici venir l’écuyère ;

 

Ill.  59 : Cirque Médrano

Avec ses écailles lie de vin

Et son sourire carmin,

Une livrée verte la présente.

 

Des galops égaux

Au-dessous de sauts

Crevant des cerceaux.

 

Sur les joues des soufflets se plaquent,

Les corps chutent en claquant le bois…

Les tout petits se cachent.

 

Le clown a déclenché des rires frénétiques :

Il fit, en s’asseyant, fuser

Un air léger de musique

 

L’acrobate

Ne peut plus

Dégager sa vertèbre.

 

Après le « tour »

Son visage se crispe :

Il sourit.

 

Comme une balle élastique,

Projeté par le tapis,

Il bondit, bondit, bondit.

 

Dans des splendeurs voltaïques

Tourbillonnent des corps ailés …

Au-dessus d’un grand filet.

 

Après ces éblouissements

Nous ramenons, dans la nuit noire,

Le désespoir de nos enfants.

Mai 1916.

   

4-5-3:     Georges Sabiron (157) : Poussière de poème

 

Flaque d’eau sans un pli.

Le coq qui boit et son image

Se prennent par le bec

**

Elle a dit : Oui,

Mais elle a répondu trop vite.

J’ai compris : Non.

**

Sur l’épaule du soir

Comme d’un frère vénérable

Ne puis-je m’accouder.

 **

 Trou d’obus où cinq cadavres

Unis par les pieds rayonnent,

Lugubre étoile de mer.

 

4-5-4:      Pierre Albert-Birot (158) : Poèmes sur mesure

 

 

   

Ill.  60 : Pierre Albert-Birot

 

Au-dessus il y a le ciel et plus bas le plafond

Et sur la table une boîte de petits pois

Avec le mode d’emploi.

**

Les oiseaux chantent toujours au sommet de la maison

Le printemps dans les villes

Est sur les toits.

 **

 Un sentiment est une robe à traîne

Il est bien malaisé d’empêcher

Qu’on ne marche dessus.

 **

 Les courbes sont les promises des yeux

Mariage secret d’un œil

Avec un fauteuil

 **

 Le train sur son chemin géométrique

Traverse le mois de Juin

Les coquelicots font la haie.


 

4-5-5 :     Jean-Richard Bloch (159) : Maison en Poitou

 

 Ill.  61 : Jean-Richard Bloch

 

La barrière ouverte

Laisse voir les buis frais taillés,

Tendre pluie d’hiver.

**

La pie, sa queue droite,

Arrive, fait trois petits bonds,

Se pose et attend.

 **

Dans le vent du soir

Le corbeau retardataire

Croasse et se hâte.

 **

 Autour de ma maison

Dans la nuit le vent d’hiver

Chante sur deux notes.

 **

 Veillée solitaire ;

L’heure où les chenets renoncent

A nous consoler.

**

Nuit d’hiver, campagne,

Braise rouge dans la cheminée,

Et mes amis loin.

 **

 Nuit sur les fenêtres,

Nuit sur les champs et les routes,

Moi seul et ma lampe.

**

Contre le sein nu

L’enfant rit, tourne la tête

Et le lait déborde.

 **

 Le bras de la mère

Le long du petit enfant,

Un fuseau géant.

 **

 Mes deux mains se ferment

Sur un volume sans égal,

Le corps de l’aimée.

 **

Je m’éveille la nuit,

La lune baigne la route,

Désir de voyage.

 

4-5-6:      Jean Breton

 

Vieux chat ronronnant, tu m’aimes ?

Dieu te le rende,

Galeux !

**

Vieille barque à la côte,

Pour moi plus de voile au vent.

Pourtant je sens la mer qui monte.

**

Au fil de l’eau rapprochées, séparées,

Ce bouquet de roses fanées,

Et cette lettre déchirée.

**

Au feu la vieille lettre.

Ah ! Dans la cendre des mots ont brillé

Comme pour survivre.

**

Crotte de papier par ci,

Crotte de papier par là,

Tiens ! Mon mari est rentré.

**

 Aux naseaux de mon cheval

Les hirondelles croisent :

Ciseaux à couper le vent.

 

4-5-7:      Paul Eluard  : Pour vivre ici

 

Ill.  62 : Paul Eluard  par Dali

Paul Eluard (160), un des plus grands poètes français, a cédé lui aussi à la mode japonisante au début du vingtième siècle, et a publié quelques haïku  dans la Nouvelle Revue Française.

 

Mais si on a pu retrouver quelques traces de la recherche de la concision dans son œuvre poétique, on ne peut pas le considérer comme ayant vraiment été un haïjin français, contrairement à ses contemporains cités ci-dessus.

 

Il n’en reste pas moins que son intérêt pour le genre est représentatif de cette première vague « haïku  » en France, et en a sans doute facilité la diffusion parmi les cercles littéraires de l’époque.

 

Ci-après, onze haïku  de Paul Eluard  proposés en 1920 : Pour vivre ici

    

A moitié petite

La petite

Montée sur un banc.

 **

Le vent

Hésitant

Roule une cigarette d'air.

**

Palissade peinte

Les arbres verts sont tout roses

Voilà ma saison.

**

Le cœur à ce qu'elle chante

Elle fait fondre la neige

La nourrice des oiseaux

 **

Paysage de paradis

Nul ne sait que je rougis

Au contact d'un homme, la nuit.

**

La muette parle

C'est l'imperfection de l'art

Ce langage obscur.

**

L'automobile est vraiment lancée

Quatre têtes de martyrs

Roulent sous les roues.

**

Roue des Routes,

Roues fil à fil déliées,

Usées.

 **

Ah ! Mille flammes, un feu, la lumière,

Une ombre !

Le soleil me suit.

**

Femme sans chanteur,

Vêtements noirs, maisons grises,

L'amour sort le soir.

**

 Une plume donne au chapeau`

Un air de légèreté

La cheminée fume.


 

4-5-8:      Maurice Gobin

 

Le petit port est endormi.

Soudain dans le silence gris,

Le bout des mats s’éclaire !

 **

 Des canards sauvages

Posés sur la mer.

L’ombre d’un nuage.

 

4-5-9:      Henri Lefebvre

 

Nous avons seize ans tous les deux,

Mais quand elle en aura dix-huit,

Je n’en aurais que dix-huit.

 

4-5-10:      Albert Poncin

 

 Ill.  63 : Albert Poncin  – Panthère

   

Le berger crache des louis d’or,

La vache lâche un arc-en-ciel :

Coucher de soleil.

 **

 Le banc de bois est humide,

Le banc de pierre est glacé :

Rendez-vous d’automne.


4-5-11: René Maublanc

 

Nuages rouges du couchant.

Dans un trou vert

Un mince croissant de lune.

 **

Nuit d’alerte.

Le projecteur à l’horizon

Ouvre et ferme son éventail.

**

 Dans la nuit noire

Une étoile et son reflet.

Il y a donc de l’eau ?

**

La nuit en Bretagne.

Un vieux chant passe et s’en va,

Dans un bruit de sabots.

 **

Grincement de roues.

Un tas de foin grossit

Jusqu’à cacher la lune.

 **

 Sur la plage

Un bout de planche :

Un grand navire a fait naufrage.

**

Au clair de la lune,

Dans la brume un pêcheur s’enfonce,

Vers le bruit de la mer.

 **

 Mes amis sont morts.

Je m’en suis fait d’autres.

Pardon…

 **

 Je veux bien la voir,

Son fiancé aussi,

Mais pas ensemble.

 **

 Je pleurais dans le fauteuil d’osier ;

Elle m’a dit : « consolez-vous »

Et s’est mise à pleurer.

 **

 Reste à la fenêtre,

La face dorée par la lampe,

Et les cheveux baignés de lune.


 

4-5-12: Jean Paulhan

Ill.  64 : Jean Paulhan

 

La fumée s’envole au Nord

Le papillon blanc vers l’Est

Vent frivole

**

La rivière coule nue

Les jeunes arbres vont vivre

Dans les bois

**

 Qui te parle en souriant ?

Non, c’est le ruisseau qui roule

Quelques fleurs

**

La fille étonnée recherche

Les instincts bêtes féroces

Du sermon

 **

 Le costaud pourtant est mort

Même sa fièvre allait bien

Dit le faible

**

La mère au fond du jardin

Ce n’est pas goût pour la lune

L’enfant crie

 

 

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